
J’ai relu récemment les actes d’un colloque sur Monique Wittig organisé par Marie-Hélène Bourcier et Suzette Robichon à Paris en 2001 («Parce que les lesbiennes ne sont pas des femmes», publié aux feues Editions gaies et lesbiennes).
Dans un texte, Bourcier rappelle en passant que la visibilité était «le» mot d’ordre post-stonewallien.
Oui, évidemment.
La visibilité comme stratégie d’affirmation et de fierté, pour lutter contre le placard, pour cesser de se terrer, comme avant juin 69, dans des caveaux sinistres pour se rencontrer entre homos, drapé dans la peur du flic qui viendrait cogner, violer…
C’est à New York, le 28 juin 1969, que la police est venue faire une descente dans le bar Stonewall Inn de Christopher Street, dans Greenwich Village.
C’était le manège classique, en fait : rien d’inhabituel dans ce groupe de huit flics agressifs et insultants arrivant pour agresser et coffrer des pédés et des gouines et surtout des trav’.
Une descente de flics comme les autres.
La descente de trop.
On dit que le jour même, Judy Garland, morte brutalement d’une overdose à l’âge de 47, avait été inhumée, provoquant une peine immense chez ses fans homos.
On est toujours tellement drama queen…
On dit aussi que c’est une trans, Sylvia Rivera, qui a balancé la première une bouteille dans la tronche d’un flicard.
Parce qu’elle se serait de toute façon fait coffrer.
La première nuit, 2000 personnes, habitués et habitants du quartier, ont affronté les forces de l’ordre à coups de pierres. Des forces anti-émeutes ont été envoyées sur place, mais les affrontements n’ont cessé que cinq jours plus tard.
Dès l’année suivante, une manifestation réunissant 2000 personnes a commémoré les événements de Christopher street avec des slogans comme «Come out !», «Gay is Good» ou «Gay Pride».
La fierté contre la honte.
L’affirmation contre l’invisibilisation.
Depuis, tous les ans, un peu partout dans le monde, les gay prides et autre «marches de la fierté» ou «marches de la visibilité» commémorent les émeutes new-yorkaises.
Des émeutes, oui.
A la hauteur de notre colère.
Pour se souvenir que c’est elle qui nous évite de nous laisser piétiner comme des merdes.
C’était il y a 39 ans.
Je me suis demandé, en pensant à tout ça, si ce «mot d’ordre» de la visibilité était toujours d’actualité. Si c’était un indépassable de notre «condition», ou plutôt un socle permettant de passer à la suite.
En presque 40 ans, on pourrait espérer être passé à autre chose, espérer que «la situation s’est améliorée».
Et, à dire vrai, quand je regarde l’état de nos prides, en France par exemple, on pourrait le penser.
Parce que la colère, l’indignation fondamentale des transpédégouines de Greenwich, le sursaut d’exaspération, cette rage plus brûlante que la peur, ça fait un moment qu’elle n’est plus perceptible dans le gros des troupes qui défilent.
Récemment, j’ai réalisé que les jeunes hétéros de 20 ans qui marchaient derrière nos chars dégoulinants de techno confondaient la marche avec la Love Parade.
Et que beaucoup trop de commerces utilisaient l’événement comme vitrine publicitaire à peu de frais.

C’est en brandissant il y a quelques années durant des heures un panneau «l’homophobie tue» sous les pluies de paillettes et de décibels sous l’œil vaguement agacé de quelques pédés froufroutants que j’ai réalisé à quel point la marche était devenue dépolitisée.
Mais qu’elle reste critiquée par les esprits chagrins qui trouvent qu’elle donne une «mauvaise image de l’homosexualité» (Mattachine not dead !)
Je me fous de donner une bonne image.
Parce que l’homophobie tue.
Elle tue chez nous.
Comment nos marches peuvent-elles avoir l’air si apaisées quand le mépris de l’Etat nous écrase à chaque instant ? Quand on nous somme de nous accommoder de modifications cosmétiques du PaCS, quand les franchises médicales pénalisent les malades du sida, quand on expulse les malades sans-papiers, quand les familles homoparentales sont ignorées par la loi, quand les trans sont psychiatriséEs et que la transphobie est légalement admise ?
Parce que l’homophobie tue chez «eux», aussi.
Comme en Pologne, par exemple, où à Cracovie, ce samedi, la gay pride a une fois de plus été réprimée dans le sang.
Comme à Moscou, où le maire Iouri Loujkov a interdit la gay pride pour la troisième année consécutive et que Igor Mirochnitchenko, de l'Union des porte-étendards orthodoxes, a déclaré : «Nous saurons forcément si ces rassemblements scandaleux se forment, et nous irons aussitôt les interrompre. Nous sommes déjà en train d'accueillir des renforts en provenance de Sibérie et d'Ukraine».
Est-ce que le passage à tabac de transpédégouines finira par être considéré comme une Indulgence (un acte favorisant l'accès au paradis) par l’Eglise ?
Le militant LGBT britannique Peter Thatchell (à droite)
lors de la gay pride de Moscou en 2007
Nikolaï Alexeïev, l’organisateur des deux précédentes prides de Moscou persévère malgré l’adversité et a déclaré que le 1er mai marquerait le début du «Mois de la gay pride de Moscou».
Chez eux, la question de la visibilité est réellement une question de vie ou de mort. Ce ne sont pas que les flics qui leur tombent dessus : c’est toute une population dont la férocité et la haine est attisée par l’Eglise et les ultra-nationalistes.
On voit bien qu’à première vue les enjeux ne sont pas les mêmes… d’un côté, des marches auxquelles on se rend parfois à reculons, en faisant la moue et en se demandant si on n’a rien de mieux à faire ce samedi, et de l’autre, des manifestations éclaboussées de sang et de haine, où décider de participer demande un courage colossal et une fierté combattante.
Des différences à première vue seulement.
En réalité les enjeux sont les mêmes, c’est juste la force de la répression qui diffère.
Parce que dans le fond, c’est toujours le même rapport de force : non, nous ne nous laisserons pas piétiner, nous ne nous contenterons pas du placard auquel vous nous destinez.
Nous ne nous contenterons pas des miettes que vous nous laissez.
Le mot d’ordre de la visibilité de Stonewall, celui d’il y a presque 40 ans, reste douloureusement d’actualité.
La gay pride est un moment de lutte, un bras de fer toujours recommencé contre un Etat qui au mieux nous tolère.
Un baromètre de la haine, une épreuve de force.
C’est sa raison d’être, sa définition même.
Pensons-y : juin approche.